Les Noëls louhannais

Jésus, le Patre et le Mercanti

 

 

C'était à la fin de l'autre guerre, alors que le tabac était une rareté.

Au ciel, la veille de Noël, Dieu le Père dit à Jésus, son fils:

- Tous les jours, depuis un certain temps, saint Pierre notre portier se voit obligé de refouler loin d'ici des âmes qui se sont damnées uniquement, prétendent-elles, pour avoir blasphémé contre nous parce qu'elles ne pouvaient se procurer du tabac... Descends donc un peu sur la terre pour voir ce qu'il en est.

Et Jésus, après avoir revêtu ses habits de charpentier, descendit dans un gros bourg de l'est de la France où, comme c'était jour de marché, il lui fut facile, en se mêlant à la foule, d'ouir les doléances des braves gens de ce pays.

- As-tu pu en avoir, toi? demandait une vieille à une autre, moi je n'en ai eu qu'un tout petit peu, et encore en faisant beaucoup de "commissions".

Et l'autre de répondre:

- Hélas, non, je n'en ai point eu! J'ai eu du café, du sucre et des pâtes, mais du tabac, pas moyen.

Une autre se lamentait parce qu'elle allait ête maltraitée en rentrant faute de pouvoir emporter de la "carotte" à son mari; un homme âgé, qui bourrait sa pipe avec du poil de turquis, gémissait:

- Hein, Jean-Marie, c'est-y pas dégoûtant, des vieux comme nous d'être privés de la sorte?

- Oui, vraiment, grognait l'autre, moi j'aimerais quasiment autant me passer de pain.

Avisant une épicerie-tabac pleine de monde, Jésus y entra et demanda un paquet de scaferlati. Le buraliste après l'avoir toisé des pieds à la tête, lui répondit d'un ton rogue:

- Y a plus d'tabac.

- Comment? plus de tabac? répliqua vivement Jésus-Dieu qui voyait tout dans la boutique, mais qu'y-a-t-il donc dans ce tiroir? Et dans cette caisse dissimulée sous la banque? Pourquoi cette femme qui sort avec un plein panier d'emplettes en emporte-t-elle plusieurs paquets, tandis que cette autre, qui n'a guère pû acheter parce que plus pauvre, n'a-t-elle point pu en obtenir?

- Hein? quoi? beugla le mercanti devenu soudain, rouge de colère, si tu allais sur le front voir si y en a? espèce d'embusqué!... D'ailleurs tu m'as l'air d'être un espion, attends un peu quelques instants. Et il se précipita au téléphone pour alerter les gendarmes. Mais Jésus-Dieu se hâta de sortir de la boutique et de disparaître.

Comme il suivait tristement la route menant à la ville proche, il réfléchissait:

- Vraiment, se disait-il, les hommes ne valent pas mieux qu'il y a deux milles ans. Ils sont toujours esclaves de leurs passions, et certains chrétiens sont aussi juifs que les Juifs que j'ai jadis connus.

Ayant tourné la tête et regardé à travers champs, il vit, non loin du chemin qu'il suivait, un vieux porcher qui, tout en surveillant les nourrains de son maître, fumait sa pipe avec un air de parfaite béatitude.

- Hé! l'ami, lui cria-t-il, ne me donnerais-tu point une petite chique de tabac?

- Du tabac, du tabac, fit le vieux sur un ton d'abord quelque peu maussade, je n'en ai déjà point tant gros, du tabac... Le buraliste n'en donne pas à tout le monde. Moi, j'achète trop peu. Rien autre que du tabac. Et une pipe, de temps en temps. Je passe après ceux qui achètent beaucoup. Et je n'ai rien à dire, c'est comme ça... Puis s'étant radouci:

- Cependant, si tu n'en as plus du tout, tu es encore plus malheureux que moi, car il n'y a pas de plus grand malheur sur cette pauvre terre que d'être sans tabac. Tiens, prends ma blague et sers-toi.

Alors, par dessus la bouchure, Jésus atrapa la vessie de cochon, la vida de tout son contenu; puis, la rejetant au porcher:

- Merci, mon brave. Dieu te le rende! Mets ce soir, comme c'est demain Noël, tes deux sabots sous la cheminée.

Et cela dit, il disparut subitement.

- Encore un ui s'est fichu de moi, fit le pâtre en constatant le nettoyage complet de sa blague. J'aurais dû me méfier, ces rôdards sont tous pareils... Cependant, celui-ci avait bon visage, on aurait dit le bon Dieu. Il ne faut plus se fier à rien ni à personne.

Puis un moment après, se reprenant à monologuer comme il lui arrivait souvent en gardant ses bêtes:

- Mettre mes sabots sous la cheminée! Comme si je couchais dans une chambre où l'on ferait du feu!... Je couche à la bûge des vaches, à côté de Barbe-Bleue (bouc), ce n'est pas lui qui va me rendre mon tabac. Au contraire, il avalerait encore ma blague s'il pouvait mettre le nez dessus.

De son côte, Jésus disait, en remontant au Ciel:

- Non les hommes ne sont point tous mauvais; malheureusement ceux qui voudraient pratiquer un peu la charité n'en ont pas les moyens. Une autre guerre viendra, car un vent de folie commence à souffler sur le monde, une autre guerre viendra où le tabac ne manquera point, mais où il y aura pénurie de sucre, de café et peut-être même de pain. Et s'entendront alors les mêmes récriminations qu'aujourd'hui.

Non, l'humanité ne changera pas.

Le soir venu et sa besogne journalière terminée, le pâtre s'alla coucher. Car que faire à veiller quand on n'a point de tabac? Son maître et les autres domestiques, ignorants de sa détresse, jouaient aux cartes en fumant comme des fours en mauvais état. Et cela lui était pénible. Il dormait profondément oubliant sa misère quand aux environs de minuit, un léger grattement se produisant à côté de son lit, le réveilla à demi.

- C'est un rat, pensa-t-il, qui ronge mes sabots parce qu'un peu de boire de cochon sera resté dessus... Faudra, demain, que je lui tende un piège.

Quand il se leva, à l'aube comme chaque jour, et qu'il voulut chausser ses deux sabots, il fut tout surpris de sentir que ses pieds se refusaient à y entrer.

- Qu'est-ce que cela signifie? une farce qu'on m'aura faite.

Ayant entr'ouvert la porte de l'étable pour laisser pénétrer un peu de lumière, il demeura tout ébloui devant ses deux sabots dont l'un était bourré de tabac et l'autre encombré d'une blague et d'une pipe toutes neuves, de cigares, de cigarettes...

Il se hâta de refermer la porte, donna une chique à Barbe-Bleue qui tirait sur son lien à le rompre, puis, après être demeuré un instant rêveur en se souvenant des traits et des paroles de celui auquel il avait la veille fait son humble aumône, il se signa dévotement, s'agenouilla au pied de son lit et, comme au temps de sa lointaine enfance, murmura du fons de son vieux coeur: "Notre père qui êtes aux cieux que votre nom soit sanctifié".

... Quant au mercanti, on apprit aux premières heures de la matinée qu'il était mort subitement pendant la messe de minuit alors qu'il veillait seul à garder sa boutique.

Mort en état de péché mortel, il doit donc être maintenant entre les griffes du diable pour le restant de l'éternité.

 

 

Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.

 


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