Les Noëls louhannais
Le sonnet du Père Micheland
Un bon homme, ce père Micheland.
Tous les ans, aux approches de la fête de Noël, ses voisines, quend elles le rencontraient, ne manquaient jamais de lui dire:
- Hé! bien, père Micheland, vous allez encore nous accompagner à la messe de minuit cette année?
Et de lui répondre:
- Ah! bah!... Non, voyez-vous, je suis trop vieux.
- Mais non, père Micheland, vous n'êtes pas trop vieux du tout, et vous allez faire comme d'habitude.
- Ah! bah!... Enfin on verra ça... Quand ce sera le moment. Et le moment venu, Benoît Micheland s'habillait le plus chaudement possible, chaussait ses guêtres, se coiffait de son bonnet de coton et, sur le coup de 8 heures du soir, laissait sa chaumine, sise à côté du bois des Piles, à la garde de sa femme, traversait la Rippe-des-Vernes puis entrait, pour commencer, chez les Bouchars, ses plus proches voisins. Là, il se chauffait un moment, en devisant avec Denis Bouchard, tandis que les deux femmes de la maison, la mère et la fille achevaient de se vêtir. Quand elles étaient prêtes, il se remettait en route avec elles, passant ensuite chez les Doury, les Bégy, les Vélon, d'autres encore.
- Hé! criait-il aux approches des habitations. Et des femmes en sortaient, formant bientôt une petite troupe piaillante et peureuse.
Rien que des femmes et des filles, car depuis une certaine année où, ce soir-là, des malandrins avaient volé la chèvre de Pierre-à-la-Jacqueline, dans ces coins perdus des Piles et de la Buchalière, les femmes seules allaient à la messe de minuit, les hommes demeurant à garder les maisons.
Les mains plongées jusqu'aux coudes dans les poches de sa grosse culotte de bardot, le père Micheland marchait devant, tête baissée et regardant de près son chemin. On suivait d'abord un bout de charrière obscure et tortueuse, encaissée entre des douves surmontées de grands buissons, puis on prenait à travers champs, zigzaguant par baragnons et contours. A chaque instant, le vieux avertissait les femmes:
- Attention, là, eh!... Ya une rigole!
Puis, un moment après:
- Prenez garde, ici... la baragnon n'est pas large!
Et tout doucement, en pataugeant à travers champs et chaintres, on finissait par arriver à l'église de Sagy, éclairée pour la circonstance par des bouts de chandelles piqués sur des rondelles de betterave.
Là, les fidèles se rendaient à leurs places accoutumées, tandis que le vieux demeurait près de l'entrée, afin de sortir à temps pour aller les attendre au dehors, vers le grand tilleul, où elles le rejoignaient, se ralliant au panache blanc de son bonnet, pour prendre avec lui le chemin du retour.
Cette année donc, comme d'habitude, à l'heure voulue, malgré que sa moitié se fût un peu moquée de lui, Benoît Micheland entra tout guilleret chez les Bouchard.
La mère Bouchard, la Mélie, ayant une rage de dents, déclara ne pouvoir se rendre à la messe; mais sa fille, la Pierrette, était déjà en train de s'habiller pour y aller.
Or, cette Pierrette, une belle fille de 20 ans, avait un magnat dont elle raffolait, mais que ses père et mère ne pouvaient sentir: c'était Jean-Claude-à-Dodot, des Devants, un brave garçon cependant, travailleur et de bonne conduite, mais qui, selon l'avis des deux fermiers, avait un "mauvais penchant": il se plaisait, à ses heures de loisirs, à jouer de la vielle!
- Oui, disait Denis Bouchard, à 25 ans, s'amuser encore à mener la vielle!... A 15 ans, à 18 ans, passe encore! mais à 25 ans, oui à 25 ans, mener la vielle!... Dans nos deux familles, ajoutait-il avec orgueil, en jetant un regard à la Mélie, la prenant à témoin, dans nos deux familles, il n'y a pas eu de meneurs de vielle"!
Mais, comme je vous le dis, cette Pierrette était folle de ce Jean-Claude qu'elle ne voyait pas moitié son saoûl, car depuis qu'elle avait fait sa connaissance, elle était tenue de court et surveillée comme le lait sur le feu.
Lorsqu'elle eut fini de s'habiller, comme le père Micheland se levait pour sortir:
- Père Benoît! dit d'un ton grave la Mélie, en levant son petit doigt, ce qui signifiait: "Je vous confie ma fille, vous m'en répondez?"
- Oh! oh! fit d'un ton non moins grave le père Micheland, en levant la main droite comme pour prêter serment, ce qui signifiait: "Je crois que l'on peut se fier à moi".
Il faisait un épais brouillard et le sol était gelé. La Pierrette, pleureuse comme une chèvre, avait pris le bras du père Benoît et marchait serrée contre lui, le nez dans sa roulière. Elle le réchauffait de son jeune corps et il en était à la fois fier et attendri.
Quand ils entrèrent à l'église, suivis comme les autres années d'une douzaine de fidèles, elle lâcha son bras pour aller, non loin du choeur, s'asseoir, entre deux camarades, tandis qu'il demeurait près de la porte, où il s'installa après avoir posé son bonnet derrière lui, sur une chaise inoccupée.
De sa place, il voyait très bien sa pupille d'un soir et ne la quittait pas des yeux.
A un certain moment, des jeunes gens, dont quelques-uns avaient passé la veillée au cabaret, firent beaucoup de bruit à l'entrée de l'église, riant et causant tout haut; mais il ne prit point garde à eux et ne se retourna pas une seule fois.
La messe dite, quand il voulut reprendre son bonnet, il constata avec étonnement qu'il n'était plus où il l'avait mis. Il commença par porter la main à son crâne, se demandant si réellement il s'était découvert en entrant; puis il regarda par terre, à droite, à gauche, dans le bénitier, mais sans le moindre résultat.
Et, pendant ce temps, l'église se vidait complètement. Ce que voyant, et ses recherches s'avérant inutiles, il s'en fut au plus vite, tête nue et bougonnant, se poster, comme il était convenu, à côté du tilleul.
- Eh! là, par ici, par ici! criait-il en levant les deux bras.
Mais plus personne ne prenait garde à lui, chacun se sauvant de son côté, car il faisait un froid de loup. Enfin, constatant que ses voisines ne l'avaient point attendu, il partit à leur suite, espérant les rattraper en cours de route.
Mais elles allaient plus vite que lui. Le long des prés de Véage, le bruit de leurs sabots, mais loin devant lui, près des maisons déjà, où quelques-unes devaient s'arrêter et souhaitaient le bonsoir au reste de la troupe.
- Malheur de Dieu! s'exclama-t-il.
En passant chez les Doury, il entra pour se renseigner. Quand la Zette à Doury, qui mangeait une rôtie de fromage fort tout en se chauffant les pieds avant de se mettre au lit, le vit entrer nu-tête et à bout de souffle, elle le regarda avec des yeux de l'autre monde:
- Tiens! fit-elle, qu'est-ce qu'il vous est donc arrivé? Vous avez perdu votre bonnet?
- La... La Pierrette? interrogea-t-il en bégayant.
- La Pierrette? Vous avez aussi perdu la Pierrette! Vous la serriez cependant assez fort! Et vous courriez tous les deux devant nous comme des dératés, mêmement que vous n'en répondiez rien quand on vous criait bonsoir.
- Malheur de Dieu! s'exclama-t-il de nouveau, en se sauvant comme un voleur.
La lumière s'était faite maintenant dans son esprit: Pardieu! ces indécents qui riaient derrière lui pendant la messe, lui avaient tout simplement subtilisé son couvre-chef, et l'un deux, ce bougre de Jean-Claude sans aucun doute, s'en était coiffé, se substituant à lui afin de tromper les femmes et de reconduire la Pierrette.
- Malheur de malheur de Dieu!
Il se demandait maintenant s'il devait entrer ou non chez les Bouchard. En face de leur demeure, il hésita d'abord, puis se décida à pénétrer dans la cour où il ne vit point, dans le brouillard, deux formes humaines se détourner pour lui livrer passage et se dissimuler derrière un pailler.
Il alla tout droit à la porte de l'huteau, l'ouvrit, jeta un regard rapide à l'intérieur, et se hâta de la refermer, car la mine qu'on lui fit en le voyant seul était peu engageante.
Et comme il s'éloignait pour regagner la charrière, il entendit le pas léger de la Pierrette qui arrivait à son tour au seuil de la maison. A son entrée, une aigre discussion éclata, suivie d'une paire de claques.
Le coeur ulcéré, le père Micheland se dépêcha de retraverser la Rippe-des-Vernes pour regagner sa chaumière, où il se coucha dans l'obscurité et sans rien dire à sa femme.
Mais le lendemain, jour de Noël, quand cette dernière rentra de la messe à son tour et qu'elle le traita de coureur et de saoûlon en lui rapportant son casque à mèche qu'on avait trouvé le matin, coiffant un pieu, près de l'entrée de la cour des Bouchard, le pauvre vieux n'en mena pas large.
Très mortifié par les injustes reproches de sa moitié, il n'eut pas le courage de dîner et, au lieu d'aller à vêpres comme les autres années, il erra tout l'après-midi dans les bois, faisant serment de ne jamais plus reconduire ses voisines à la messe de minuit.
Les Bouchard, après avoir laissé pleurnicher leur fille pendant au moins six bonnes semaines, se décidèrent un beau jour, la croyant à jamais compromise par ce qui s'était passé, le monde avait tellement, tellement causé!; à le jeter, à son grand contentement, dans les bras du meneur de vielle.
Mais le père Micheland ne fut pas de la noce, et le serment qu'il avait fait le jour de Noël était bien inutile car, à la suite de cette aventure, il attrapa un mauvais rhume qui dégénéra en "traînerie", miséra tout l'été, et finit par succomber aux environs de la Saint-Martin.
Ah! oui, un bien brave homme, ce père Micheland!
Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.
© 2007 - 2009, Cadole. Tous droits réservés.