Les Noëls louhannais

Le "dévuidiou" de la tante Didie

 

 

- Ah! oui, la tante Didie, répondit négligemment Pierre Coste, il y a longtemps qu'elle n'a plus mal aux dents.

Puis, après une pause:

- D'ailleurs, je ne sais même pas si elle avait des dents, car moi je ne l'ai jamais connue... Mais l'histoire de son "dévuidiou" m'a été souvent contée, quand j'étais petit, par ma grand'mère qui disait se souvenir d'avoir encore vu la maison qu'avaient habitée l'oncle et la tante Colâbé.

L'oncle Colas et la tante Didie n'avaient pas d'enfants. C'était un ménage de l'ancien temps: fruste, maniaque et intéressé. Leur maison était couverte à paille et s'élevait à côté du bois communal. Dans le champ assez grand qui l'entourait, ses propriétaires récoltaient du seigle, du turquis, des pommes de terre et du chanvre.

Oui, du chanvre. Tous les ans, quoiqu'ils eussent déjà de la toile et du bardot plein leurs armoires et des paquets de fil en écheveaux pendus à toutes les poutres et solives de la maison, ils ensemençaient du chanvre. Et sitôt le turquis dépouillé et pendu, sitôt les gaudes séchées et mises en sac, ils se mettaient à teiller ce chanvre; et sitôt teillé, ils le conduisaient au "pignard" et insistaient pour qu'il le travaillât tout de suite, puis invariablement, quand venait la veille de Noël, par n'importe quel temps, la tante courait les maisons du voisinage demander ses fileuses pour le soir.

- Ah! mes femmes, leur disait-elle, quand elles arrivaient avec leurs quenouilles et leurs fuseaux, c'est bien la dernière fois que je vous importune... L'année qui vient, nous irons toutes ensemble à la messe de minuit. Je ne veux pas qu'on réensemence du chanvre... Ah! sûr que non!

Et l'année suivante, l'oncle Colas, après avoir bien labouré sa chenevière, réensemençait du chanvre, et quand revenait la veille de Noël, la tante Didie redemandait ses fileuses.

Donc, cette fois-là, comme d'habitude, une douzaine de vieilles; car la tante ne voulait que des personnes de son âge, craignant que des jeunes rieuses et distraites n'abîmassent son fil, une douzaine de vieilles filaient dans l'huteau en faisant des contes.

Le vieux entretenait du feu sous la cheminée, car la neige couvrait les champs et il faisait grand froid; la vieille, après avoir préparé de l'oeuvre pour ses ouvrières et leur avoir distribué de menus quartiers de poires sèches qu'elles suçaient pour se donner de la salive, son dévidoir posé sur une table, dans un coin, dévidait son fil à mesure que les fusées lui étaient apportées.

Il était près de minuit quand la corvée fut finie. LEs fileuses, invitées à poser fuseaux et quenouilles, passèrent alors dans la chambre du poêle où les attendaient trois grandes casseroles de haricots, une peine panerée de gaufres de sarrasin et une cruche de piquette.

- Mes femmes, leur dit alors la tante, mangez et buvez. Je m'en vais achever de dévider mon fil, car je veux être tranquille le jour de Noël. Je n'en ai que trois fusées. Dans cinq minutes, je reviens. Régalez-vous. Régalez-vous bien.

Les fileuses se mirent donc à collationner en se chauffant les pieds, assises en rond autour du poêle. Elles savouraient en silence les haricots et les gaufres et buvaient, à même la cruche, de la bonne piquette de sauvageon et de grate-cul.

Pour leur donner l'exemple, l'oncle mangeait et buvait aussi, tandis que dans l'huteau la tante faisait tourner son dévidoir avec célérité.

Le dernier fuseau était quasi dénudé du fil qui l'avait recouvert quand les douze coups de minuit sonnèrent lentement à l'horloge. alors les femmes entendirent la tante pousser un grand cri, puis se mettre à piailler de toutes ses forces:

- Ah! mes femmes! mes femmes!... Mon "dévuidiou" qui est ensorcelé!... Je ne peux pas l'arrêter! Je ne peux ni l'arrêter, ni le lâcher!... Ah! mes femmes! mes femmes!... Colas, Colas, viens vite!...

L'oncle étant accouru et ayant posé la main sur l'un des bras de l'instrument, en reçut une telle secousse qu'il alla choir en jurant contre le mur!

alors, les fileuses, saisies de frayeur, abandonnèrent la collation et se sauvèrent en faisant force signes de croix.

Demeurés seuls, les deux vieux ne savaient à quel saint se vouer. Le "dévuidiou" tournait, tournait et secouait le bras de la tante à le lui arracher. Pas de doute possible, quelque magnin, quelque rôdard, par vengeance, leur vait jeté un sort en passant.

Or, à une bonne lieue de là, demeurait un certain Anthelme Charpy, homme fort savant, quoiqu'il ne sût pas lire, et auquel dans les cas semblables, on ne faisait jamais appel en vain; non seulement il levait les entorses, arrêtait le charbon, guérissait les brûlures, mais il n'avait pas son pareil pour délivrer des mauvais sorts les personnes qui en étaient victimes. L'oncle n'hésita pas: il prit un bâton, alluma une lanterne et partit le quérir.

Il arriva chez le guérisseur juste à l'heure où celui-ci, qui était pétri de dévotion, rentrait de la messe de minuit. Quand il lui eut dit ce qui l'amenait, l'autre ferma les yeux et réfléchit longuement.

- Colas Colâbé, dit-il enfin, il est inutile que je m'en aille chez toi... Car ta femme n'est victime d'aucun maléfice de sorcier. Mais elle s'est oubliée à travailler alors que Noël était déjà venu! Elle a donc peché contre le Ciel et c'est le Ciel qui la punit. elle en a pour douze heures d'horloge. Je ne puis rien à cela, Colas Colâbé: je ne puis rien contre le Ciel. Rentre donc chez toi et dis à ta femme qu'elle n'a qu'à accomplir sa peine avec résignation.

L'oncle s'en revint en toute hâte et répéta à la tante les paroles d'Anthelme Charpy, puis alla tranquillement se coucher.

Quand il fut jour, il se leva, pansa ses vaches et se rendit à la messe d'où il ne rentra que le plus tard possible. A son retour, il put constater, avec un grand soulagement, que sa femme était enfin libérée. Mais le "dévuidiou", déjà fort vétuste, était complètement détraqué. La tante ne valait guère mieux, son bras étant disait-elle, paralysé pour la vie. Bref, ce fut une bien triste journée de Noël.

Mais l'année d'après, comme toutes celles, d'ailleurs, qui suivirent, les deux manants, au lieu de chanvre, semèrent des courges dans leur chenevière.

 

Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.

 


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